UN DRAME DANS LES AIRS
par Jules Verne
Au mois de septembre 185., j'arrivais à
Francfort-sur-le-Mein. Mon passage dans les principales villes d'Allemagne avait
été brillamment marqué par des ascensions aérostatiques;
mais, jusqu'à ce jour, aucun habitant de la Confédération
ne m'avait accompagné dans ma nacelle, et les belles expériences
faites à Paris par MM. Green, Eugène Godard et Poitevin n'avaient
encore pu décider les graves Allemands à tenter les routes aériennes.
Cependant, à peine se fut répandue
à Francfort là nouvelle de mon ascension prochaine, que trois notables
demandèrent la faveur de partir avec moi. Deux jours après, nous
devions nous enlever de la place de la Comédie. Je m'occupai donc immédiatement
de préparer mon ballon. Il était en soie préparée
à la gutta-percha, substance inattaquable aux acides et aux gaz, qui est
d'une imperméabilité absolue, et son volume--trois mille mètres
cubes--lui permettait de s'élever aux plus grandes hauteurs.
Le jour de l'enlèvement était celui
de la grande foire de septembre, qui attire tant de monde à Francfort.
Le gaz d'éclairage, d'une qualité parfaite et d'une grande force
ascensionnelle, m'avait été fourni dans des conditions excellentes,
et, vers onze heures du matin, le ballon était rempli, mais seulement aux
trois quarts, précaution indispensable, car, à mesure qu'on s'élève,
les couches atmosphériques diminuent de densité, et le fluide, enfermé
sous les bandes de l'aérostat, acquérant plus d'élasticité,
en pourrait faire éclater les parois. Mes calculs m'avaient exactement
fourni la quantité de gaz nécessaire pour emporter mes compagnons
et moi.
Nous devions partir à midi. C'était
un coup d'oeil magnifique que le spectacle de cette foule impatiente qui se pressait
autour de l'enceinte réservée, inondait la place entière,
se dégorgeait dans les rues environnantes, et tapissait les maisons de
la place du rez-de-chaussée aux pignons d'ardoises. Les grands vents des
jours passés avaient fait silence. Une chaleur accablante tombait du ciel
sans nuages. Pas un souffle n'animait l'atmosphère. Par un temps pareil,
on pouvait redescendre à l'endroit même qu'on avait quitté.
J'emportais trois cents livres de lest, réparties
dans des sacs; la nacelle, entièrement ronde, de quatre pieds de diamètre
sur trois de profondeur, était commodément installée; le
filet de chanvre qui la soutenait s'étendait symétriquement sur
l'hémisphère supérieur de l'aérostat; la boussole
était en place, le baromètre suspendu au cercle qui réunissait
les cordages de support, et l'ancre soigneusement parée. Nous pouvions
partir.
Parmi les personnes qui se pressaient autour de
l'enceinte, je remarquai un jeune homme à la figure pâle, aux traits
agités. Sa vue me frappa. C'était un spectateur assidu de mes ascensions,
que j'avais déjà rencontré dans plusieurs villes d'Allemagne.
D'un air inquiet, il contemplait avidement la curieuse machine qui demeurait immobile
à quelques pieds du sol, et il restait silencieux entre tous ses voisins.
Midi sonna. C'était l'instant. Mes compagnons
de voyage ne paraissaient pas.
J'envoyai au domicile de chacun d'eux, et j'appris
que l'un était parti pour Hambourg, l'autre pour Vienne et le troisième
pour Londres. Le coeur leur avait failli au moment d'entreprendre une de ces excursions
qui, grâce à l'habileté des aéronautes actuels, sont
dépourvues de tout danger. Comme ils faisaient, en quelque sorte, partie
du programme de la fête, la crainte les avait pris qu'on ne les obligeât
à l'exécuter fidèlement, et ils avaient fui loin du théâtre
à l'instant où la toile se levait. Leur courage était évidemment
en raison inverse du carré de leur vitesse ... à déguerpir.
La foule, à demi déçue, témoigna
beaucoup de mauvaise humeur. Je n'hésitai pas à partir seul. Afin
de rétablir l'équilibre entre la pesanteur spécifique du
ballon et le poids qui aurait dû être enlevé, je remplaçai
mes compagnons par de nouveaux sacs de sable, et je montai dans la nacelle. Les
douze hommes qui retenaient l'aérostat par douze cordes fixées au
cercle équatorial les laissèrent un peu filer entre leurs doigts,
et le ballon fut soulevé à quelques pieds du sol. Il n'y avait pas
un souffle de vent, et l'atmosphère, d'une pesanteur de plomb, semblait
infranchissable.
«Tout est-il paré?» criai-je.
Les hommes se disposèrent. Un dernier coup
d'oeil m'apprit que je pouvais partir.
«Attention!»
Il se fit quelque remuement dans la foule, qui
me parut envahir l'enceinte réservée.
«Lâchez tout!»
Le ballon s'éleva lentement, mais j'éprouvai
une commotion qui me renversa au fond de la nacelle.
Quand je me relevai, je me trouvai face à
face avec un voyageur imprévu, le jeune homme pâle.
«Monsieur, je vous salue bien! me dit-il
avec le plus grand flegme.
--De quel droit...?
--Suis-je ici?... Du droit que me donne l'impossibilité
où vous êtes de me renvoyer!»
J'étais abasourdi! Cet aplomb me décontenançait,
et je n'avais rien à répondre.
Je regardais cet intrus, mais il ne prenait aucune
garde à mon étonnement.
«Mon poids dérange votre équilibre,
monsieur? dit-il. Vous permettez...»
Et, sans attendre mon assentiment, il délesta
le ballon de deux sacs qu'il jeta dans l'espace.
«Monsieur, dis-je alors en prenant le seul
parti possible, vous êtes venu..., bien! vous resterez ... bien!... mais
à moi seul appartient la conduite de l'aérostat ...
--Monsieur, répondit-il, votre urbanité
est toute française. Elle est du même pays que moi! Je vous serre
moralement la main que vous me refusez. Prenez vos mesures et agissez comme bon
vous semble! J'attendrai que vous ayez terminé.
--Pour...?
--Pour causer avec vous.»
Le baromètre était tombé à
vingt-six pouces. Nous étions à peu près à six cents
mètres de hauteur, au-dessus de la ville; mais rien ne trahissait le déplacement
horizontal du ballon, car c'est la masse d'air dans laquelle il est enfermé
qui marche avec lui. Une sorte de chaleur trouble baignait les objets étalés
sous nos pieds et prêtait à leurs contours une indécision
regrettable.
J'examinai de nouveau mon compagnon.
C'était un homme d'une trentaine d'années,
simplement vêtu. La rude arête de ses traits dévoilait une
énergie indomptable, et il paraissait fort musculeux. Tout entier à
l'étonnement que lui procurait cette ascension silencieuse, il demeurait
immobile, cherchant à distinguer les objets qui se confondaient dans un
vague ensemble.
«Fâcheuse brume!» dit-il au bout
de quelques instants
Je ne répondis pas.
«Vous m'en voulez! reprit-il. Bah! Je ne
pouvais payer mon voyage, il fallait bien monter par surprise.
--Personne ne vous prie de descendre, monsieur!
--Eh! ne savez-vous donc pas que pareille chose
est arrivée aux comtes de Laurencin et de Dampierre, lorsqu'ils s'élevèrent
à Lyon, le 15 janvier 1784. Un jeune négociant, nommé Fontaine,
escalada la galerie, au risque de faire chavirer la machine!... Il accomplit le
voyage, et personne n'en mourut!
--Une fois à terre, nous nous expliquerons,
répondis-je, piqué du ton léger avec lequel il me parlait.
--Bah! ne songeons pas au retour!
--Croyez-vous donc que je tarderai à descendre?
--Descendre! dit-il avec surprise ... Descendre!--Commençons
par monter d'abord.»
Et avant que je pusse l'empêcher, deux sacs
de sable, avaient été jetés par-dessus la nacelle, sans même
avoir été vidés!
«Monsieur! m'écriai-je avec colère.
--Je connais votre habileté, répondit
posément l'inconnu, et vos belles ascensions ont fait du bruit. Mais si
l'expérience est soeur de la pratique, elle est quelque peu cousine de
la théorie, et j'ai fait de longues études sur l'art aérostatique.
Cela m'a porté au cerveau!» ajouta-t-il tristement en tombant dans
une muette contemplation.
Le ballon, après s'être élevé
de nouveau, était demeuré stationnaire.
L'inconnu consulta le baromètre et dit:
«Nous voici à huit cents mètres!
Les hommes ressemblent à des insectes! Voyez! Je crois que c'est de cette
hauteur qu'il faut toujours les considérer, pour juger sainement de leurs
proportions! La place de la Comédie est transformée en une immense
fourmilière. Regardez la foule qui s'entasse sur les quais et le Zeil qui
diminue. Nous sommes au-dessus de l'église du Dom. Le Mein n'est déjà
plus qu'une ligne blanchâtre qui coupe la ville, et ce pont, le Mein-Brucke,
semble un fil jeté entre les deux rives du fleuve.»
L'atmosphère s'était un peu refroidie.
«Il n'est rien que je ne fasse pour vous,
mon hôte, me dit mon compagnon. Si vous avez froid, j'ôterai mes habits
et je vous les prêterai.
--Merci! répondis-je sèchement.
--Bah! Nécessité fait loi. Donnez-moi
la main, je suis votre compatriote, vous vous instruirez dans ma compagnie, et
ma conversation vous dédommagera de l'ennui que je vous ai causé!»
Je m'assis, sans répondre, à l'extrémité
opposée de la nacelle. Le jeune homme avait tiré de sa houppelande
un volumineux cahier. C'était un travail sur l'aérostation.
«Je possède, dit-il, la plus curieuse
collection de gravures et caricatures qui ont été faites à
propos de nos manies aériennes. A-t-on admiré et bafoué à
la fois cette précieuse découverte! Nous n'en sommes heureusement
plus à l'époque où les Montgolfier cherchaient à faire
des nuages factices avec de la vapeur d'eau, et à fabriquer un gaz affectant
des propriétés électriques, qu'ils produisaient par la combustion
de la paille mouillée et de la laine hachée.
--Voulez-vous donc diminuer le mérite des
inventeurs? répondis-je, car j'avais pris mon parti de l'aventure. N'était-ce
pas beau d'avoir prouvé par l'expérience la possibilité de
s'élever dans les airs?
--Eh! monsieur, qui nie la gloire des premiers
navigateurs aériens? Il fallait un courage immense pour s'élever
au moyen de ces enveloppes si frêles, qui ne contenaient que de l'air échauffé!
Mais, je vous le demande, la science aérostatique a-t-elle donc fait un
grand pas depuis les ascensions de Blanchard, c'est-à-dire depuis près
d'un siècle? Voyez, monsieur!»
L'inconnu tira une gravure de son recueil.
«Voici, me dit-il, le premier voyage aérien
entrepris par Pilâtre des Rosiers et le marquis d'Arlandes, quatre mois
après la découverte des ballons. Louis XVI refusait son consentement
à ce voyage, et deux condamnés à mort devaient tenter les
premiers les routes aériennes. Pilâtre des Rosiers s'indigna de cette
injustice, et, à force d'intrigues, il obtient de partir. On n'avait pas
encore inventé cette nacelle qui rend les manoeuvres faciles, et une galerie
circulaire régnait autour de la partie inférieure et rétrécie
de la montgolfière. Les deux aéronautes durent donc se tenir sans
remuer chacun à l'extrémité de cette galerie, car la paille
mouillée qui l'encombrait leur interdisait tout mouvement. Un réchaud
avec du feu était suspendu au-dessous de l'orifice du ballon; lorsque les
voyageurs voulaient s'élever, ils jetaient de la paille sur ce brasier,
au risque d'incendier la machine, et l'air plus échauffé donnait
au ballon une nouvelle force ascensionnelle. Les deux hardis navigateurs partirent,
le 21 novembre 1783, des jardins de la Muette, que le dauphin avait mis à
leur disposition. L'aérostat s'éleva majestueusement, longea l'île
des Cygnes, passa la Seine à la barrière de la Conférence,
et, se dirigeant entre le dôme des Invalides et l'École militaire,
il s'approcha de Saint-Sulpice. Alors les aéronautes forcèrent le
feu, franchirent le boulevard et descendirent au delà de la barrière
d'Enfer. En touchant le sol, le ballon s'affaissa et ensevelit quelques instants
sous ses plis Pilâtre des Rosiers!
--Fâcheux présage! dis-je, intéressé
par ces détails, qui me touchaient de près.
--Présage de la catastrophe qui devait,
plus tard, coûter la vie à l'infortuné! répondit l'inconnu
avec tristesse. Vous n'avez jamais rien éprouvé de semblable?
--Jamais
--Bah! les malheurs arrivent bien sans présage!»
ajouta mon compagnon.
Et il demeura silencieux.
Cependant, nous avancions dans le sud, et déjà
Francfort avait fui sous nos pieds.
«Peut-être aurons-nous de l'orage,
dit le jeune homme.
--Nous descendrons auparavant, répondis-je.
--Par exemple! Il vaut mieux monter! Nous lui échapperons
plus sûrement.»
Et deux nouveaux sacs de sable s'en allèrent
dans l'espace.
Le ballon s'enleva avec rapidité et s'arrêta
à douze cents mètres. Un froid assez vif se fit sentir, et cependant
les rayons du soleil, qui tombaient sur l'enveloppe, dilataient le gaz intérieur
et lui donnaient une plus grande force ascensionnelle.
«Ne craignez rien, me dit l'inconnu. Nous
avons trois mille cinq cents toises d'air respirable. Au surplus, ne vous préoccupez
pas de ce que je fais.»
Je voulus me lever, mais une main vigoureuse me
cloua sur mon banc.
«Votre nom? demandai-je.
--Mon nom? Que vous importe?
--Je vous demande votre nom!
--Je me nomme Érostrate ou Empédocle,
à votre choix.»
Cette réponse n'était rien moins
que rassurante.
L'inconnu, d'ailleurs, parlait avec un sang-froid
si singulier, que je me demandai, non sans inquiétude, à qui j'avais
affaire.
«Monsieur, continua-t-il, on n'a rien imaginé
de nouveau depuis le physicien Charles. Quatre mois après la découverte
des aérostats, cet habile homme avait inventé la soupape, qui laisse
échapper le gaz quand le ballon est trop plein, ou que l'on veut descendre;
la nacelle, qui facilite les manoeuvres de la machine; le filet, qui contient
l'enveloppe du ballon et répartit la charge sur toute sa surface; le lest,
qui permet de monter et de choisir le lieu d'atterrage; l'enduit de caoutchouc,
qui rend le tissu imperméable; le baromètre, qui indique la hauteur
atteinte. Enfin, Charles employait l'hydrogène, qui, quatorze fois moins
lourd que l'air, laisse parvenir aux couches atmosphériques les plus hautes
et n'expose pas aux dangers d'une combustion aérienne. Le 1er décembre
1783, trois cent mille spectateurs s'écrasaient autour des Tuileries. Charles
s'enleva, et les soldats lui présentèrent les armes. Il fit neuf
lieues en l'air, conduisant son ballon avec une habileté que n'ont pas
dépassée les aéronautes actuels. Le roi le dota d'une pension
de deux mille livres, car alors on encourageait les inventions nouvelles!»
L'inconnu me parut alors en proie à une
certaine agitation.
«Moi, monsieur, reprit-il, j'ai étudié
et je me suis convaincu que les premiers aéronautes dirigeaient leurs ballons.
Sans parler de Blanchard, dont les assertions peuvent être douteuses, Guyton-Morveaux,
à l'aide de rames et de gouvernail, imprima à sa machine des mouvements
sensibles et une direction marquée. Dernièrement, à Paris,
un horloger, M. Julien, a fait à l'Hippodrome de convaincantes expériences,
car, grâce à un mécanisme particulier, son appareil aérien,
de forme oblongue, s'est manifestement dirigé contre le vent. M. Petin
a imaginé de juxtaposer quatre ballons à hydrogène, et au
moyen de voiles disposées horizontalement et repliées en partie,
il espère obtenir une rupture d'équilibre qui, inclinant l'appareil,
lui imprimera une marche oblique. On parle bien des moteurs destinés à
surmonter la résistance des courants, l'hélice par exemple; mais
l'hélice, se mouvant dans un milieu mobile, ne donnera aucun résultat.
Moi, monsieur, moi j'ai découvert le seul moyen de diriger les ballons,
et pas une académie n'est venue à mon secours, pas une ville n'a
rempli mes listes de souscription, pas un gouvernement n'a voulu m'entendre! C'est
infâme!»
L'inconnu se débattait en gesticulant, et
la nacelle éprouvait de violentes oscillations. J'eus beaucoup de peine
à le contenir.
Cependant, le ballon avait rencontré un
courant plus rapide, et nous avancions dans le sud, à quinze cents mètres
de hauteur.
«Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en
se penchant par-dessus la nacelle. Apercevez-vous son château? Pas distinctement,
n'est-ce pas! Que voulez vous? Cette chaleur d'orage fait osciller la forme des
objets, et il faut un oeil habile pour reconnaître les localités!
--Vous êtes certain que c'est Darmstadt?
demandai-je.
--Sans doute, et nous sommes à six lieues
de Francfort.
--Alors il faut descendre!
--Descendre! Vous ne prétendez pas descendre
sur les clochers, dit l'inconnu en ricanant.
--Non, mais aux environs de la ville.
--Eh bien! évitons les clochers!»
En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs
de lest. Je me précipitai sur lui; mais d'une main il me terrassa, et le
ballon délesté atteignit deux mille mètres.
«Restez calme, dit-il, et n'oubliez pas que
Brioschi, Biot, Gay-Lussac, Bixio et Barral sont allés à de plus
grandes hauteurs faire leurs expériences scientifiques.
--Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant
de le prendre par la douceur. L'orage se forme autour de nous. Il ne serait pas
prudent...
--Bah! Nous monterons plus haut que lui, et nous
ne le craindrons plus! s'écria mon compagnon. Quoi de plus beau que de
dominer ces nuages qui écrasent la terre! N'est-ce point un honneur de
naviguer ainsi sur les flots aériens? Les plus grands personnages ont voyagé
comme nous. La marquise et la comtesse de Montalembert, la comtesse de Podenas,
Mlle La Garde, le marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine
pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a déployé beaucoup
d'adresse et de présence d'esprit dans son ascension du 15 juillet 1781.
À Lyon, les comtes de Laurencin et de Dampierre; à Nantes, M. de
Luynes; à Bordeaux, d'Arbelet des Granges; en Italie, le chevalier Andréani;
de nos jours, le duc de Brunswick ont laissé dans les airs la trace de
leur gloire. Pour égaler ces grands personnages, il faut aller plus haut
qu'eux dans les profondeurs célestes! Se rapprocher de l'infini, c'est
le comprendre!»
La raréfaction de l'air dilatait considérablement
l'hydrogène du ballon, et je voyais sa partie inférieure, laissée
vide à dessein, se gonfler et rendre indispensable l'ouverture de la soupape;
mais mon compagnon ne semblait pas décidé à me laisser manoeuvrer
à ma guise. Je résolus donc de tirer en secret la corde de la soupape,
pendant qu'il parlait avec animation, car je craignais de deviner à qui
j'avais affaire! C'eût été trop horrible! Il était
environ une heure moins un quart. Nous avions quitté Francfort depuis quarante
minutes, et du côté du sud arrivaient contre le vent d'épais
nuages prêts à se heurter contre nous.
«Avez-vous perdu tout espoir de faire triompher
vos combinaisons? demandai-je avec un intérêt ... fort intéressé.
--Tout espoir! répondit sourdement l'inconnu.
Blessé par les refus, les caricatures, ces coups de pied d'âne, m'ont
achevé! C'est l'éternel supplice réservé aux novateurs!
Voyez ces caricatures de toutes les époques, dont mon portefeuille est
rempli!»
Pendant que mon compagnon feuilletait ses papiers,
j'avais saisi la corde de la soupape, sans qu'il s'en fût aperçu.
Il était à craindre, cependant, qu'il ne remarquât ce sifflement,
semblable à une chute d'eau, que produit le gaz en fuyant.
«Que de plaisanteries faites sur l'abbé
Miolan! dit-il. Il devait s'enlever avec Janninet et Bredin. Pendant l'opération,
le feu prit à leur montgolfière, et une populace ignorante la mit
en pièces! Puis la caricature des animaux curieux les appela Miaulant,
Jean Minet et Gredin_.»
Je tirai la corde de la soupape, et le baromètre
commença à remonter. Il était temps! Quelques roulements
lointains grondaient dans le sud.
«Voyez cette autre gravure, reprit l'inconnu,
sans soupçonner mes manoeuvres. C'est un immense ballon enlevant un navire,
des châteaux forts, des maisons, etc. Les caricaturistes ne pensaient pas
que leurs niaiseries deviendraient un jour des vérités! Il est complet,
ce grand vaisseau; à gauche, son gouvernail, avec le logement des pilotes;
à la proue, maisons de plaisance, orgue gigantesque et canon pour appeler
l'attention des habitants de la terre ou de la lune; au-dessus de la poupe, l'observatoire
et le ballon-chaloupe; au cercle équatorial, le logement de l'armée;
à gauche, le fanal, puis les galeries supérieures pour les promenades,
les voiles, les ailerons; au-dessous, les cafés et le magasin général
des vivres. Admirez cette magnifique annonce: «Inventé pour le bonheur
du genre humain, ce globe partira incessamment pour les échelles du Levant,
et à son retour il annoncera ses voyages tant pour les deux pôles
que pour les extrémités de l'occident. Il ne faut se mettre en peine
de rien; tout est prévu, tout ira bien. Il y aura un tarif exact pour tous
les lieux de passage, mais les prix seront les mêmes pour les contrées
les plus éloignées de notre hémisphère; savoir: mille
louis pour un des dits voyages quelconques. Et l'on peut dire que cette somme
est bien modique, eu égard à la célérité, à
la commodité et aux agréments dont on jouira dans ledit aérostat,
agréments que l'on ne rencontre pas ici-bas, attendu que dans ce ballon
chacun y trouvera les choses de son imagination. Cela est si vrai, que, dans le
même lieu, les uns seront au bal, les autres en station; les uns feront
chère exquise et les autres jeûneront; quiconque voudra s'entretenir
avec des gens d'esprit trouvera à qui parler; quiconque sera bête
ne manquera pas d'égal. Ainsi, le plaisir sera l'âme de la société
aérienne!» Toutes ces inventions ont fait rire ... Mais avant peu,
si mes jours n'étaient comptés, on verrait que ces projets en l'air
sont des réalités!»
Nous descendions visiblement. Il ne s'en apercevait
pas!
«Voyez encore cette espèce de jeu
de ballons, reprit-il, en étalant devant moi quelques-unes de ces gravures
dont il avait une importante collection! Ce jeu contient toute l'histoire de l'art
aérostatique. Il est à l'usage des esprits élevés,
et se joue avec des dés et des jetons du prix desquels on convient, et
que l'on paye ou que l'on reçoit, selon la case où l'on arrive.
--Mais, repris-je, vous paraissez avoir profondément
étudié la science de l'aérostation?
--Oui, monsieur! oui! Depuis Phaéton, depuis
Icare, depuis Architas, j'ai tout recherché, tout compulsé, tout
appris! Par moi, l'art aérostatique rendrait d'immenses services au monde,
si Dieu me prêtait vie! Mais cela ne sera pas!
--Pourquoi?
--Parce que je me nomme Empédocle ou Érostrate!»
Cependant, le ballon heureusement se rapprochait
de terre; mais, quand on tombe, le danger est aussi grave à cent pieds
qu'à cinq mille!
«Vous rappelez-vous la bataille de Fleuras?
reprit mon compagnon, dont la face s'animait de plus en plus. C'est à cette
bataille que Coutelle, par l'ordre du gouvernement, organisa une compagnie d'aérostiers!
Au siège de Maubeuge, le général Jourdan retira de tels services
de ce nouveau mode d'observation, que deux fois par jour, et avec le général
lui-même, Coutelle s'élevait dans les airs. La correspondance entre
l'aéronaute et les aérostiers qui retenaient le ballon s'opérait
au moyen de petits drapeaux blancs, rouges et jaunes. Souvent des coups de carabine
et de canon furent tirés sur l'appareil à l'instant où il
s'élevait, mais sans résultat. Lorsque Jourdan se prépara
à investir Charleroi, Coutelle se rendit près de cette place, s'enleva
de la plaine de Jumet, et resta sept ou huit heures en observation avec le général
Morlot, ce qui contribua sans doute à nous donner la victoire de Fleuras.
Et, en effet, le général Jourdan proclama hautement les secours
qu'il avait retirés des observations aéronautiques. Eh bien! malgré
les services rendus à cette occasion et pendant la campagne de Belgique,
l'année qui avait vu commencer la carrière militaire des ballons
la vit aussi terminer! Et l'école de Meudon, fondée par le gouvernement,
fut fermée par Bonaparte à son retour d'Égypte! Et cependant,
qu'attendre de l'enfant qui vient de naître? avait dit Franklin. L'enfant
était né viable, il ne fallait pas l'étouffer!»
L'inconnu courba son front sur ses mains, se prit
à réfléchir quelques instants. Puis, sans relever la tête,
il me dit:
«Malgré ma défense, monsieur,
vous avez ouvert la soupape?»
Je lâchai la corde.
«Heureusement, reprit-il, nous avons encore
trois cent livres de lest!
--Quels sont vos projets? dis-je alors.
--Vous n'avez jamais traversé les mers?»
me demanda-t-il.
Je me sentis pâlir.
«Il est fâcheux, ajouta-t-il, que nous
soyons poussés vers la mer Adriatique! Ce n'est qu'un ruisseau! Mais plus
haut, nous trouverons peut-être d'autres courants?»
Et, sans me regarder, il délesta le ballon
de quelques sacs de sable. Puis, d'une voix menaçante:
«Je vous ai laissé ouvrir la soupape,
dit-il, parce que la dilatation du gaz menaçait de crever le ballon! Mais
n'y revenez pas!»
Et il reprit en ces termes:
«Vous connaissez la traversée de Douvres
à Calais faite par Blanchard et Jefferies! C'est magnifique! Le 7 janvier
1788, par un vent de nord-ouest, leur ballon fut gonflé de gaz sur la côte
de Douvres. Une erreur d'équilibre, à peine furent-ils enlevés,
les força à jeter leur lest pour ne pas retomber, et ils n'en gardèrent
que trente livres. C'était trop peu, car le vent ne fraîchissant
pas, ils n'avançaient que fort lentement vers les côtes de France.
De plus, la perméabilité du tissu faisait peu à peu dégonfler
l'aérostat, et au bout d'une heure et demie les voyageurs s'aperçurent
qu'ils descendaient.
«--Que faire? dit Jefferies.
«--Nous ne sommes qu'aux trois quarts du
chemin, répondit Blanchard, et peu élevés! En montant, nous
rencontrerons peut-être des vents plus favorables.
«--Jetons le reste du sable!»
«Le ballon reprit un peu de force ascensionnelle,
mais il ne tarda pas à redescendre. Vers la moitié du voyage, les
aéronautes se débarrassèrent de livres et d'outils. Un quart
d'heure après, Blanchard dit à Jefferies:
«--Le baromètre?
«--Il monte! Nous sommes perdus, et cependant
voilà les côtes de France!»
«Un grand bruit se fit entendre.
«--Le ballon est déchiré? dit
Jefferies. «--Non! la perte du gaz a dégonflé la partie inférieure
du ballon! Mais nous descendons toujours! Nous sommes perdus! En bas toutes les
choses inutiles!»
«Les provisions de bouche, les rames et le
gouvernail furent jetés à la mer. Les aéronautes n'étaient
plus qu'à cent mètres de hauteur.
«--Nous remontons, dit le docteur.
«--Non, c'est l'élan causé
par la diminution du poids! Et pas un navire en vue, pas une barque à l'horizon!
À la mer nos vêtements!»
«Les malheureux se dépouillèrent,
mais le ballon descendait toujours!
«--Blanchard, dit Jefferies, vous deviez
faire seul ce voyage; vous avez consenti à me prendre; je me dévouerai!
Je vais me jeter à l'eau, et le ballon soulagé remontera!
«--Non, non! c'est affreux!»
«Le ballon se dégonflait de plus en
plus, et sa concavité, faisant parachute, resserrait le gaz contre les
parois et en augmentait la fuite!
«--Adieu, mon ami! dit le docteur. Dieu vous
conserve!»
«Il allait s'élancer, quand Blanchard
le retint.
«--Il nous reste une ressource! dit-il. Nous
pouvons couper les cordages qui retiennent la nacelle et nous accrocher au filet!
Peut-être le ballon se relèvera-t-il. Tenons-nous prêts! Mais
... le baromètre descend! Nous remontons! Le vent fraîchit! Nous
sommes sauvés!»
«Les voyageurs aperçoivent Calais!
Leur joie tient du délire! Quelques instants plus tard, ils s'abattaient
dans la forêt de Guines.»
«Je ne doute pas, ajouta l'inconnu, qu'en
pareille circonstance, vous ne prissiez exemple sur le docteur Jefferies!»
Les nuages se déroulaient sous nos yeux
en masses éblouissantes. Le ballon jetait de grandes ombres sur cet entassement
de nuées et s'enveloppait comme d'une auréole. Le tonnerre mugissait
au-dessous de la nacelle. Tout cela était effrayant!
«Descendons! m'écriai-je.
--Descendre, quand le soleil est là, qui
nous attend! En bas les sacs!»
Et le ballon fut délesté de plus
de cinquante livres!
À trois mille cinq cents mètres,
nous demeurâmes stationnaires. L'inconnu parlait sans cesse. J'étais
dans une prostration complète, tandis qu'il semblait, lui, vivre en son
élément.
«Avec un bon vent, nous irions loin! s'écria-t-il.
Dans les Antilles, il y a des courants d'air qui font cent lieues à l'heure!
Lors du couronnement de Napoléon, Garnerin lança au ballon illuminé
de verres de couleurs, à onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest.
Le lendemain au point du jour, les habitants de Rome saluaient son passage au-dessus
du dôme de Saint-Pierre! Nous irons plus loin ... et plus haut!»
J'entendais à peine! Tout bourdonnait autour
de moi! Une trouée se fit dans les nuages.
«Voyez cette ville, dit l'inconnu! C'est
Spire!».
Je me penchai en dehors de la nacelle, et j'aperçus
un petit entassement noirâtre. C'était Spire. Le Rhin, si large,
ressemblait à un ruban déroulé. Au-dessus de notre tête,
le ciel était d'un azur foncé. Les oiseaux nous avaient abandonnés
depuis longtemps, car dans cet air raréfié leur vol eût été
impossible. Nous étions seuls dans l'espace, et moi en présence
de l'inconnu!
«Il est inutile que vous sachiez où
je vous mène, dit-il alors, et il lança la boussole dans les nuages.
Ah! c'est une belle chose qu'une chute! Vous savez que l'on compte peu de victimes
de l'aérostation depuis Pilâtre des Rosiers jusqu'au lieutenant Gale,
et que c'est toujours à l'imprudence que sont dus les malheurs. Pilâtre
des Rosiers partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 1785. À son ballon
à gaz il avait suspendu une montgolfière à air chaud, afin
de s'affranchir, sans doute, de la nécessité de perdre du gaz ou
de jeter du lest. C'était mettre un réchaud sous un tonneau de poudre!
Les imprudents arrivèrent à quatre cents mètres et furent
pris par les vents opposés, qui les rejetèrent en pleine mer. Pour
descendre, Pilâtre voulut ouvrir la soupape de l'aérostat, mais la
corde de cette soupape se trouva engagée dans le ballon et le déchira
tellement qu'il se vida en un instant. Il tomba sur la montgolfière, la
fit tournoyer et entraîna les infortunés, qui se brisèrent
en quelques secondes. C'est effroyable, n'est-ce pas?»
Je ne pus répondre que ces mots:
«Par pitié! descendons!»
Les nuages nous pressaient de toutes parts, et
d'effroyables détonations, qui se répercutaient dans la cavité
de l'aérostat, se croisaient autour de nous.
«Vous m'impatientez! s'écria l'inconnu,
et vous ne saurez plus si nous montons ou si nous descendons!»
Et le baromètre alla rejoindre la boussole
avec quelques sacs de terre. Nous devions être à cinq mille mètres
de hauteur. Quelques glaçons s'attachaient déjà aux parois
de la nacelle, et une sorte de neige fine me pénétrait jusqu'aux
os. Et cependant un effroyable orage éclatait sous nos pieds, mais nous
étions plus haut que lui.
«N'ayez pas peur, me dit l'inconnu. Il n'y
a que les imprudents qui deviennent des victimes. Olivari, qui périt à
Orléans, s'enlevait dans une montgolfière en papier; sa nacelle,
suspendue au-dessous du réchaud et lestée de matières combustibles,
devint la proie des flammes; Olivari tomba et se tua! Mosment s'enlevait à
Lille, sur un plateau léger; une oscillation lui fit perdre l'équilibre;
Mosment tomba et se tua! Bittorf, à Manheim, vit son ballon de papier s'enflammer
dans les airs; Bittorf tomba et se tua! Harris s'éleva dans un ballon mal
construit, dont la soupape trop grande ne put se refermer; Harris tomba et se
tua! Sadler, privé de lest par son long séjour dans l'air, fut entraîné
sur la ville de Boston et heurté contre les cheminées; Sadler tomba
et se tua! Coking descendit avec un parachute convexe qu'il prétendait
perfectionné; Coking tomba et se tua! Eh bien, je les aime, ces victimes
de leur imprudence, et je mourrai comme elles! Plus haut! plus haut!»
Tous les fantômes de cette nécrologie
me passaient devant les yeux! La raréfaction de l'air et les rayons du
soleil augmentaient la dilatation du gaz, et le ballon montait toujours! Je tentai
machinalement d'ouvrir la soupape, mais l'inconnu en coupa la corde à quelques
pieds au-dessus de ma tête ... J'étais perdu!
«Avez-vous vu tomber Mme Blanchard? me dit-il.
Je l'ai vue, moi! oui, moi! J'étais au Tivoli le 6 juillet 1819. Mme Blanchard
s'élevait dans un ballon de petite taille, pour épargner les frais
de remplissage, et elle était obligée de le gonfler entièrement.
Aussi, le gaz fusait-il par l'appendice inférieur, laissant sur sa route
une véritable traînée d'hydrogène. Elle emportait,
suspendue au-dessous de sa nacelle par un fil de fer, une sorte d'auréole
d'artifice qu'elle devait enflammer. Maintes fois, elle avait répété
cette expérience. Ce jour-là, elle enlevait de plus un petit parachute
lesté par un artifice terminé en boule à pluie d'argent.
Elle devait lancer cet appareil, après l'avoir enflammé avec une
lance à feu toute préparée à cet effet. Elle partit.
La nuit était sombre. Au moment d'allumer son artifice, elle eut l'imprudence
de faire passer la lance à feu sous la colonne d'hydrogène qui fusait
hors du ballon. J'avais les yeux fixés sur elle. Tout à coup, une
lueur inattendue éclaire les ténèbres. Je crus à une
surprise de l'habile aéronaute. La lueur grandit, disparut soudain et reparut
au sommet de l'aérostat sous la forme d'un immense jet de gaz enflammé.
Cette clarté sinistre se projetait sur le boulevard et sur tout le quartier
Montmartre. Alors, je vis la malheureuse se lever, essayer deux fois de comprimer
l'appendice du ballon pour éteindre le feu, puis s'asseoir dans sa nacelle
et chercher à diriger sa descente, car elle ne tombait pas. La combustion
du gaz dura plusieurs minutes. Le ballon, s'amoindrissant de plus en plus, descendait
toujours, mais ce n'était pas une chute! Le vent soufflait du nord-ouest
et le rejeta sur Paris. Alors, aux environs de la maison n° 16, rue de Provence,
il y avait d'immenses jardins. L'aéronaute pouvait y tomber sans danger.
Mais, fatalité! Le ballon et la nacelle portent sur le toit de la maison!
Le choc fut léger. «À moi!» crie l'infortunée.
J'arrivais dans la rue à ce moment. La nacelle glissa sur le toit, rencontra
un crampon de fer. À cette secousse, Mme Blanchard fut lancée hors
de sa nacelle et précipitée sur le pavé. Mme Blanchard se
tua!»
Ces histoires me glaçaient d'horreur! L'inconnu
était debout, tête nue, cheveux hérissés, yeux hagards!
Plus d'illusion possible! Je voyais enfin l'horrible
vérité! J'avais affaire à un fou!
Il jeta le reste du lest, et nous dûmes être
emportés au moins à neuf mille mètres de hauteur! Le sang
me sortait par le nez et par la bouche!
«Qu'y a-t-il de plus beau que les martyrs
de la science? s'écriait alors l'insensé. Ils sont canonisés
par la postérité!»
Mais je n'entendais plus. Le fou regarda autour
de lui et s'agenouilla à mon oreille:
«Et la catastrophe de Zambecarri, l'avez-vous
oubliée? Écoutez. Le 7 octobre 1804, le temps parut se lever un
peu. Les jours précédents, le vent et la pluie n'avaient pas cessé,
mais l'ascension annoncée par Zambecarri ne pouvait se remettre. Ses ennemis
le bafouaient déjà. Il fallait partir pour sauver de la risée
publique la science et lui. C'était à Bologne. Personne ne l'aida
au remplissage de son ballon.
«Ce fut à minuit qu'il s'enleva, accompagné
d'Andréoli et de Grossetti. Le ballon monta lentement, car il avait été
troué par la pluie, et le gaz fusait. Les trois intrépides voyageurs
ne pouvaient observer l'état du baromètre qu'à l'aide d'une
lanterne sourde. Zambecarri n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures.
Grossetti était aussi à jeun.
«--Mes amis, dit Zambecarri, le froid me
saisit, je suis épuisé. Je vais mourir!»
«Il tomba inanimé dans la galerie.
Il en fut de même de Grossetti. Andréoli seul restait éveillé.
Après de longs efforts, il parvint à secouer Zambecarri de son engourdissement.
«--Qu'y a-t-il de nouveau? Où allons-nous?
D'où vient le vent? Quelle heure est-il?
«--Il est deux heures!
«--Où est la boussole?
«--Renversée!
«--Grand Dieu! la bougie de la lanterne s'éteint!
«--Elle ne peut plus brûler dans cet
air raréfié,» dit Zambecarri!
«La lune n'était pas levée,
et l'atmosphère était plongée dans une ténébreuse
horreur.
«--J'ai froid, j'ai froid! Andréoli.
Que faire?»
«Les malheureux descendirent lentement à
travers une couche de nuages blanchâtres.
«--Chut! dit Andréoli. Entends-tu?
«--Quoi? répondit Zambecarri.
«--Un bruit singulier!
«--Tu te trompes!
«--Non!»
«Voyez-vous ces voyageurs au milieu de la
nuit, écoutant ce bruit incompréhensible! Vont-ils se heurter contre
une tour? Vont-ils être précipités sur des toits?«
«--Entends-tu? On dirait le bruit de la mer!
«--Impossible!
«--C'est le mugissement des vagues!
«--C'est vrai!
«--De la lumière! de la lumière!»
«Après cinq tentatives infructueuses,
Andréoli en obtint. Il était trois heures. Le bruit des vagues se
fit entendre avec violence. Ils touchaient presque à la surface de la mer!
«--Nous sommes perdus! cria Zambecarri, et
il se saisit d'un gros sac de lest.
«--À nous!» cria Andréoli.
«La nacelle touchait l'eau, et les flots
leur couvraient la poitrine!
«--À la mer les instruments, les vêtements,
l'argent!»
«Les aéronautes se dépouillèrent
entièrement. Le ballon délesté s'enleva avec une rapidité
effroyable. Zambecarri fut pris d'un vomissement considérable. Grossetti
saigna abondamment. Les malheureux ne pouvaient parler, tant leur respiration
était courte. Le froid les saisit, et en un moment ils furent couverts
d'une couche de glace. La lune leur parut rouge comme du sang.
«Après avoir parcouru ces hautes régions
pendant une demi-heure, la machine retomba dans la mer. Il était quatre
heures du matin. Les naufragés avaient la moitié du corps dans l'eau,
et le ballon, faisant voile, les traîna pendant plusieurs heures.
«Au point du jour, ils se trouvèrent
vis-à-vis de Pesaro, à quatre milles de la côte. Ils y allaient
aborder, quand un coup de vent les rejeta en pleine mer.
«Ils étaient perdus! Les barques épouvantées
fuyaient à leur approche!... Heureusement, un navigateur plus instruit
les accosta, les hissa à bord, et ils débarquèrent à
Ferrada.
«Voyage effrayant, n'est-ce pas? Mais Zambecarri
était un homme énergique et brave. À peine remis de ses souffrances,
il recommença ses ascensions. Pendant l'une d'elles, il se heurta contre
un arbre, sa lampe à esprit-de-vin se répandit sur ses vêtements;
il fut couvert de feu, et sa machine commençait à s'embraser, quand
il put redescendre à demi brûlé!
«Enfin, le 21 septembre 1812, il fit une
autre ascension à Bologne. Son ballon s'accrocha à un arbre, et
sa lampe y mit encore le feu. Zambecarri tomba et se tua!
«Et en présence de ces faits, nous
hésiterions encore! Non! Plus nous irons haut, plus la mort sera glorieuse!»
Le ballon entièrement délesté
de tous les objets qu'il contenait, nous fûmes emportés à
des hauteurs inappréciables! L'aérostat vibrait dans l'atmosphère.
Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes. Notre
globe, le seul objet qui frappât ma vue dans l'immensité, semblait
prêt à s'anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du
ciel étoile se perdaient dans les ténèbres profondes!
Je vis l'individu se dresser devant moi!
«Voici l'heure! me dit-il. Il faut mourir!
Nous sommes rejetés par les hommes! Ils nous méprisent! Écrasons-les!
--Grâce! fis-je.
--Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonnée
dans l'espace! La force attractive changera de direction, et nous aborderons au
soleil!»
Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai
sur le fou, nous nous prîmes corps à corps, et une lutte effroyable
se passa! Mais je fus terrassé, et tandis qu'il me maintenait sous son
genou, le fou coupait les cordes de la nacelle.
«Une!... fit-il.
--Mon Dieu!...
--Deux!... trois!...»
Je fis un effort surhumain, je me redressai et
repoussai violemment l'insensé!
«Quatre!» dit-il.
La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me
cramponnai aux cordages et je me hissai dans les mailles du filet.
Le fou avait disparu dans l'espace!
Le ballon fût enlevé à une
hauteur incommensurable! Un horrible craquement se fit entendre!... Le gaz, trop
dilaté, avait crevé l'enveloppe! Je fermai les yeux ...
Quelques instants après, une chaleur humide
me ranima. J'étais au milieu de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec
un vertige effrayant. Pris par le vent, il faisait cent lieues à l'heure
dans sa course horizontale, et les éclairs se croisaient autour de lui.
Cependant, ma chute n'était pas très-rapide.
Quand je rouvris les yeux, j'aperçus la campagne. J'étais à
deux milles de la mer, et l'ouragan m'y poussait avec force, quand une secousse
brusque me fit lâcher prise. Mes mains s'ouvrirent, une corde glissa rapidement
entre mes doigts, et je me trouvai à terre!
C'était la corde de l'ancre, qui, balayant
la surface du sol, s'était prise dans une crevasse, et mon ballon, délesté
une dernière fois, alla se perdre au delà des mers.
Quand je revins à moi, j'étais couché
chez un paysan, à Harderwick, petite ville de la Gueldre, à quinze
lieues d'Amsterdam, sur les bords du Zuyderzée.
Un miracle m'avait sauvé la vie, mais mon
voyage n'avait été qu'une série d'imprudences, faites par
un fou, auxquelles je n'avais pu parer!
Que ce terrible récit, en instruisant ceux
qui me lisent, ne décourage donc pas les explorateurs des routes de l'air!
FIN